Texte intégral du commentaire, par Lauranne Corneau :

Vincent Van Gogh, « La nuit étoilée »

Quelle drôle d’image se fait Vincent Van Gogh du calme d’une nuit printanière de Provence ! Dans cette œuvre, réalisée dans la nuit du 25 mai 1889, les éléments semblent déchainés : le cyprès du premier plan paraît s’embraser sous la force du vent, le ciel se change en une vague déferlante, les astres lumineux semblent dangereusement proches de la terre, comme prêts à s’y écraser.

Et pourtant, si nous pouvons voir les étoiles – sujets de cette œuvre – c’est au contraire que le temps est doux, l’atmosphère sereine, et propice à toutes les rêveries. Pourquoi, alors, Van Gogh transfigure-t-il le paysage à ce point?

D’aucuns voient cette toile comme l’expression la plus aboutie de la folie qui rongeait cet artiste d’origine hollandaise. La tradition veut que les empâtements de matière soient synonymes de rage, que la touche ondulante et tourbillonnante exprime les méandres de son esprit, et que la représentation nocturne symbolise son extrême solitude. Il est vrai que la vie de l’artiste est riche en tristes évènements. Quittant Paris pour Arles un an plus tôt, Van Gogh souhaitait y trouver un havre de paix, et y fonder une communauté d’artistes travaillant en parfaite harmonie. A l’automne 1888, Paul Gauguin le rejoint. Les tensions ne tardent pas à poindre, et par une nuit alcoolisée, Vincent, de désespoir, se tranche le lobe de l’oreille. La nouvelle se répand vite, les Arlésiens s’affolent. Van Gogh entre dans l’asile psychiatrique fondé dans le monastère Saint-Paul-de-Mausole, à Saint-Rémy-de-Provence. Il y restera un an. Enfin, le 27 juillet 1890, il se suicide à Auvers-sur-Oise.

C’est depuis la fenêtre de sa cellule qu’il peint ce paysage. On peut y reconnaître les Alpilles, au fond, mais le village est un ajout personnel, puisque sa chambre donnait sur un champ.
Cette oeuvre est une version évoluée de sa première Nuit étoilée de 1888, conservée au Musée d’Orsay à Paris. Le calme y règne. Un couple se promène sur les bords du Rhône, fleuve dont la présence n’est qu’un prétexte à faire se refléter les lumières artificielles de la lointaine ville. Les étoiles, dans l’axe de ces reflets, brillent, tranquillement. Un souffle tragique semble habiter la seconde oeuvre, et pourtant elle est totalement maîtrisée ; elle exprime, comme dans une vision ultime, toutes les aspirations de ce génie, trop longtemps restées dans l’ombre de sa prétendue folie.

Mais reprenons…
Pourquoi Van Gogh agite-t-il ainsi le ciel ? Parce qu’il était féru d’astronomie, accessible aux amateurs grâce à des manuels de vulgarisation offrant les premières photographies du ciel. La spirale centrale est en réalité l’image d’une nébuleuse, l’étoile brillante, à droite du cyprès, incarne la planète Vénus qui achevait alors son cycle, et la lune est telle qu’elle apparaissait en cette nuit de mai 1889.
Mais pourquoi éteindre les lumières de la ville ? Parce que Van Gogh la fuyait cette ville ! Et c’est justement pour échapper aux lumières artificielles et aux ambiances faussement festives qu’il choisit de quitter Paris pour le Sud. La lumière urbaine des cafés, des cabarets ou de la rue est synonyme de perdition, voire de perte d’humanité.
A quoi peut bien servir cette ville alors ? Elle lui sert à exalter la puissance du ciel. La partie basse et citadine est solidement représentée : les maisons sont cernées de noir, ce qui témoigne de l’influence conjuguée de Gauguin, de l’estampe japonaise et de la technique du vitrail. Les arbres, traités en petites boules, sont fermés sur eux-mêmes. Seuls le cyprès et le clocher s’érigent en passerelles entre terre et ciel. Et nous touchons ici au sens intime de l’oeuvre. Ces deux éléments sont symboles de mort, de résurrection, et de vie éternelle. Ils nous font passer de la vie terrestre et matérielle à la vie céleste et spirituelle. N’oublions pas que Van Gogh aurait voulu devenir pasteur, à l’instar de son père. Et si le ciel prend autant d’importance c’est parce qu’il rime avec ordre, beauté, perfection, et éternité. Dans sa démesure, il accède au sublime et devient lieu de la foi.
Ce paysage spirituel traduit donc une idée en chargeant les éléments visibles d’une dimension supérieure : Van Gogh, l’éternel inclassable, s’inscrit ici dans la mouvance symboliste. Mais sa technique, si personnelle, si novatrice à l’époque, est un héritage des Impressionnistes. Mais dans la mesure où elle se plie à d’autres exigences que le rendu d’une vision face aux phénomènes météorologiques, et qu’elle use de couleurs fortes et acides, elle se situe à l’origine d’un style d’avant-garde, appelé à un grand développement au siècle suivant: l’expressionnisme.
Ainsi Van Gogh livre au sein de cette icône moderne une vision qui relève à la fois de l’universel et de l’intime et qui, trop longtemps engluée dans des considérations misérabilistes, doit être regardée comme l’expression d’un génie sans doute trop conscient du sens de la vie – et de la mort.

LAURANNE CORNEAU